Que faut-il penser de l’émoi causé par la publication du livre Les Fossoyeurs

La publication le 26 janvier 2022 du livre de Victor Castanet[1], décrivant la maltraitance générée par une gestion des maisons de retraite essentiellement soucieuse de rentabilité, a crée un profond malaise et suscité de nombreuses réactions.

De telles pratiques sont inacceptables et l’indignation qu’elles provoquent légitime, mais elles ne sont pas récentes ni circonscrites à un groupe particulier d’établissements pour personnes âgées[2]. Pour illustrer ce propos, on peut prendre comme exemple les grèves dans les EHPAD de 2017-18.  

Ce qu’on révélées les grèves dans les EHPAD de 2017-18

Le 3 avril 2017 une dizaine d’aides soignantes de la résidence les Opalines, un EHPAD de la commune de Foucherans dans le Jura, ont entamé une grève pour obtenir de meilleures conditions de travail.  La grève a duré plus de trois mois. Fin 2017, le mouvement s’est étendu à une centaine d’établissements et a abouti le 30 janvier 2018 à un arrêt de travail national à l’appel des syndicats et de l’association des directeurs au service des personnes âgées (AD-PA) et à un deuxième arrêt le 15 mars.  Dénonçant les contraintes qui leur étaient imposées et leurs difficultés d’exercer leurs métiers, les professionnels et leur encadrement ont décrit les conséquences de cette situation sur les conditions d’accueil et les soins donnés aux résidents. Les magazines comme Paris-Match ou Le Point et des quotidiens comme Ouest France, Le Parisien, Le Figaro ou le Monde ont relayé, en plus de leurs revendications, les insatisfactions et les critiques des résidents et des familles. La parole ainsi libérée a mis au grand jour des aspects du fonctionnement des EHPAD jusque là largement ignorés.

L’abondance des critiques et la violence des termes utilisés

Ont particulièrement retenu l’attention les termes utilisés par les professionnels et par les familles pour qualifier les EHPAD, décrire les conditions de séjour des résidents et dénoncer le sentiment de perte de liberté qu’entraîne l’admission dans un établissement. 

 «Mouroirs», «antichambres de la mort », « des résidents qui baignent dans leur urine et leurs excréments, dénutris, déshydratés, privés de soins…, les familles et les résidents que nous avons rencontrés ne cachent pas leur indignation » (Paris-Match janvier 2018).

« Pour ces aînés fragiles, tout commence par la contrainte d’emménager dans un Ehpad, une prise en charge qui n’est jamais décrite comme un choix. »

«Vivre dans une maison de retraite? Je n’ai pas autre chose…», souligne un résident.               «Maintenant je ne me considère pas comme un résident, je me considère comme un détenu.»       Agnès Leclair « Ehpad : les témoignages poignants des personnes âgées en maison de retraite », Le Figaro du 19/12 2018. 

La dénonciation du manque de personnel

« En sous-effectif criant, les Ehpad ne sont plus en mesure d’assurer la sécurité et la dignité de leurs patients, de plus en plus nombreux, de plus en plus âgés et qui demandent de plus en plus d’accompagnement. » Editorial du quotidien Le Monde du 31 janvier 2018.                                « Nous devons effectuer 12 à 15 toilettes par matinée », a témoigné une aide-soignante d’un Ehpad de Nantes et militante CGT, lors d’une conférence de presse. « Pour le lever, l’habillage et la mise au fauteuil, nous avons dix minutes. A l’école, il nous en fallait quarante. On sert les aliments mixés parce que ça va plus vite. Les résidents ne sortent plus. Ils font leurs besoins dans leurs protections parce qu’on n’a pas le temps de les accompagner aux toilettes. »  Article de Charlotte Chabas et de Gaëlle Dupont « Personnels et directeurs d’Ehpad unis pour une mobilisation inédite » du quotidien Le Monde du 29 janvier 2018.                                                                                                                  

« Dans cet Ehpad public où l’écrasante majorité des résidents ne peut se lever, se laver, s’habiller ou manger sans aide, le sentiment d’abandon des résidents saute aux yeux. – «Madame, j’ai mal, j’ai mal», lance une vieille dame en fauteuil roulant… son appel s’éteint dans le silence. Les deux aides-soignantes sont trop occupées et l’infirmière doit gérer deux étages. Une situation banale en Ehpad où la durée moyenne de séjour et de vie des résidents n’excède pas deux ans et demi.»        Le Figaro du 29 janvier 2018.   

«Nous (les infirmiers) n’avons pas plus de moyens qu’à domicile. Bien souvent, nous sommes réduits à regarder les gens se dégrader. Leur entrée en maison de retraite signe leur arrêt de mort.» Paris-Match 30 janvier 2018. 

« Le manque de personnel est criant. Leur travail est de toute évidence très éprouvant, j’imagine décourageant, très difficile, mal payé, pas considéré. La fréquentation quotidienne de fins de vie aussi tristes et parfois esseulées doit ronger. Je n’ai aucun doute là-dessus et je pense toujours en tenir compte quand j’y vais. Ils subissent des conditions de travail terriblement ingrates : il faudrait bien plus de gens. Ils ne peuvent pas faire leur travail comme ils le souhaiteraient. C’est impossible. »  Mara Goyet, Le Monde du 10 mars 2018.

Pour Damien Le Guay ces citations illustrent le manque de considération de la société pour les sujets âgés. « Cachez ces vieux que je ne saurais voir ! S’il s’agit de dénoncer des différences de traitement injustifiées ou des conditions indignes, ou des maltraitances régulières aux dépens d’une personne ou d’un groupe, il est évident que les «petits vieux» sont les plus discriminés de tous. »   Damien Le Guay, Le Figaro du 31 janvier 2018

Les effets délétères des lois du marché et des promesses non tenues des politiques successives du Grand Age

Concernant les causes des difficultés des établissements, des familles interviewées y ont vu les effets des lois du secteur commercial lorsqu’elles sont appliquées au domaine de la santé.  « Les opérateurs privés se partagent les 25% restants du marché. Et pour parvenir à des taux de rentabilité à deux chiffres, certains géants du secteur n’hésitent pas à sacrifier la santé de leurs résidents. »

Des journalistes ont souligné les incohérences et les promesses non tenues des politiques successives du Grand Age, comme l’illustre l’éditorial du quotidien Le Monde du 31 janvier 2018, « Grève dans les Ehpad : le grand âge a besoin de solutions pérennes.  Ce mouvement social des personnels des maisons de retraite illustre la nécessité de mettre en place une politique crédible en matière de dépendance. »

L’humanité de quelques uns permet cependant au système de tenir                                           « Mais il y a cependant une chose, je ne peux pas ne pas le remarquer, qui fait toute la différence et ce n’est pas une question de salaire ni de rien d’autre, c’est l’humanité. Car il y a aussi une aide-soignante, et elle n’est pas la seule, qui transforme l’étage par sa seule présence. La tristesse se dissipe, elle met de la musique, éteint la télé, parle à chacun, bouge, rit. J’adore discuter et ‘déconner’ avec elle. Quand elle est là, tout le monde se sent mieux. Moi comprise. On a l’impression qu’elle est le Prince des résidents aux bois dormants. Elle réveille tout le monde. Elle doit être aussi sous payée, pas considérée, pas épargnée par les difficultés (le mal de dos, les gens difficiles, le manque de considération). Mais elle a ce truc en plus : l’humanité. Est-ce quelque chose que l’on peut exiger ? « L’humanité : un truc en plus ? » Mara Goyet, « Scènes de la vie d’Ehpad », Le Monde du 10 mars 2018.

  La culpabilité et les remords derrière les critiques

Les critiques adressées aux établissements renvoient les familles au sentiment d’avoir abandonné leur parent.

« La France s’est mise à vibrer pour un sujet qui… pudique et sensible, renvoie souvent à nos propres culpabilités. Car accepter qu’une mère, un grand-père aille en Ehpad (Établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes), n’est jamais facile. »   Le Monde du 10 mars 2018.          

Le Parisien du 13 mars 2018 dans son article « Immersion au cœur d’une maison de retraite en sous-effectif », a relevé lui aussi la difficulté d’accepter le déménagement de son parent en maison de retraite et évoque à ce propos la responsabilité de la société tout entière.

Quelles conclusions retirer de ces enquêtes ?

De la lecture des articles et des reportages de 2017-18 et de ceux publiés aujourd’hui on retiendra la similitude des termes utilisés pour décrire le vécu quotidien des résidents et pour qualifier les établissements, la persistance des dysfonctionnements, des insatisfactions et des frustrations accumulées au fil du temps, comme en témoigne l’enquête de Victor Castanet dans un établissement appartenant à un groupe de maisons de retraite côté en bourse[3], et on peut s’étonner du retard pris par les pouvoirs publics pour y apporter des remèdes, se poser la question du type d’accompagnement des plus âgés de ses membres que souhaite la société française et qu’elle est disposée à assurer.

Sans mettre en cause la validité de ces observations, il faut néanmoins se garder d’une condamnation sans nuances de l’ensemble des institutions d’hébergement. Alors que nombre d’établissements sont l’objet de critiques, d’autres sont appréciés de leurs résidents, des familles et des professionnels qui y exercent leur métier. Voici à titre d’exemple le souvenir qu’a conservé Madame B. de la maison de retraite qui a accueillie ses parents.

L’appréciation de Mme B. de l’EHPAD qui a hébergé ses parents                                                                                                                                                Les personnes autonomes et bien portantes perçoivent souvent la maison de retraite comme  la dernière demeure, un mouroir dont on ne sort que pour aller au cimetière. Mais le témoignage de Madame B. montre qu’une appréciation différente des prestations d’un EHPAD est possible. « Le séjour de mes parents s’est très bien passé, nous dira Madame B. C’était une maison de retraite qui donnait aux gens l’envie de vivre et qui avait un projet de vie individualisé. A l’ouverture de la maison, les résidents étaient trois, et ont bénéficié d’un accueil personnalisé. Mes parents sont arrivés en fauteuil roulant. Ils avaient deux chambres contiguës. La directrice leur a dit, « vous êtes chez vous ».  Nous avons préparé les chambres avec eux. Ils ont trouvé leurs meubles et leurs bibelots que nous leur avions préalablement installés. Ma mère a été remise sur les rails et mon père a retrouvé son sourire. Elle y est décédée après y être restée 8 mois, et lui en septembre de l’année suivante. Ma mère est morte quand la maison était encore exceptionnelle. Mais l’ambiance s’est dégradée après le départ en congé maternité de la directrice. Les gens n’avaient plus envie de rester. Certains ont déménagé, d’autres se sont laissés mourir. »

Georges Arbuz


[1]  Castanet V. 2022, Les Fossoyeurs, Révélations sur le système qui maltraite nos aînés, Paris, Editions  Arthème Fayard  400 p

[2]   Paolo Philippe et Lucile Descamps, «Il n’y a plus beaucoup d’humanité dans ces endroits-là : plongée dans le  cauchemar des Ehpad » Le Parisien du 30 janvier 22

[3]    Il s’agit du groupe ORPEA qui se présente comme une institution qui  « a construit sa notoriété sur une démarche rigoureuse et innovante d’amélioration permanente de la qualité de la prise en charge et de l’accompagnement de ses résidents et patients. Ses 65 500 collaborateurs dans le monde sont présents au quotidien pour maintenir et développer les liens nécessaires au bien-être, au bien guérir et au bien vieillir de nos patients et résidents. Ils partagent tous des valeurs humaines fortes sur lesquelles le Groupe s’est construit durablement. »

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