Etre sujet, acteur de sa vie au Grand Age


Georges Arbuz[1]

Pour favoriser une approche plus positive du vieillissement

Etre sujet, acteur de sa vie au Grand Age[2]


Introduction

Sur un plan personnel, la période de vie qui commence vers 60-65 ans est une phase de l’existence qui pose beaucoup de questions, durant laquelle il faut faire face à des changements importants. Une participante d’une session de formation énonce ainsi son expérience « il ne faut pas s’imaginer qu’après la retraite on n’a rien à faire. Notre vie est très occupée et si nous devons être à la hauteur des enjeux qui se présentent, bien choisir nos activités, les mener telles que nous le souhaitons, cela nous demande beaucoup de réflexions et d’efforts ». Or les entretiens réalisés dans le cadre de notre projet de recherche[3] ont mis en évidence, aussi bien le manque de préparation de nos contemporains que l’absence de lieux de réflexion de nature à les aider à mieux réfléchir à cette étape de leur existence. Après une présentation de quelques données illustratives de la situation présente, le lecteur trouvera, dans les pages qui suivent, les raisons à l’origine de l’expérimentation menée en 2005 et 2006 au Centre d’Etudes Gérontologiques Ville Hôpital[4] de Bretonneau visant à favoriser chez nos contemporains une approche plus positive, plus sereine et engagée de l’avancée en âge ainsi que les premiers résultats de l’action réalisée.

La vie après 60 ans, une phase nouvelle de l’existence qui demande réflexion

Qui suppose qu’on soit capable de trouver des solutions à des problèmes non rencontrés auparavant

Les personnes ayant quitté leur activité professionnelle se trouvent face à une multitude de choses nouvelles à accomplir : Faire le deuil de leurs activités passées et se trouver de nouveaux intérêts, de nouvelles relations, un milieu qui leur corresponde et dans lequel elles se sentent bien, porter plus d’attention à leur corps qui avec les années exige plus de soins, aider leurs (grands) enfants, accompagner leurs parents, leur mère le plus souvent avant de faire elles-mêmes l’expérience de l’entrée dans le grand âge. « Il faut prendre la mesure de la complexité de notre situation » nous a fait observer une stagiaire qui, récemment partie en retraite, en était au début de son voyage : « Arriver à se construire une nouvelle existence en renonçant à reproduire à l’identique ce qu’on a connu auparavant, accepter de se remettre en question, réaliser des projets longtemps mis en suspens, trouver un équilibre entre la part de son temps consacrée aux autres et celle réservée pour soi. », « Etre plus disponible pour ses proches, notamment en cas d’accident, de maladie, assumer les décès de personnes aimées et se retrouver ensuite avec ses souvenirs, des pensées qui n’ont pas pu être partagées et sans transition être sollicité pour résoudre des problèmes de succession ». Chaque année il y a de l’ordre à faire chez soi et dans sa vie. Trier, donner, jeter, prioriser, se recentrer. Il faut savoir trouver des moments pour réfléchir, revoir ses projets immédiats et ceux à plus long terme. Tout ceci n’est pas facile, ne laisse pas indifférent. « Ce qui est difficile à nos âges », dira une autre participante, « c’est d’être dans l’obligation de s’adapter à un monde intérieur et extérieur en constant changement ».

Qui implique qu’on témoigne d’un réel intérêt pour cette phase de la vie, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui

Elle demande, comme préalable, la manifestation d’un intérêt plus affirmé que celui que l’on constate aujourd’hui pour la réalité, les perspectives et les conséquences du vieillissement. On observe en effet que les Français ont une représentation approximative et ambivalente de la vieillesse qu’ils identifient trop souvent aux derniers mois ou années de la vie de leurs parents ou à des épisodes difficiles d’hospitalisation de ces derniers. Ils n’ont pas encore mesuré l’importance et les implications de l’accroissement de l’espérance de vie dont ils sont témoins et ont par rapport à leur avancée en âge une position en retrait. Beaucoup préfèrent ne pas y penser, « le mot de vieillesse, je ne voulais pas en entendre parler. C’était pour moi un mot dégoûtant »[5], choisissent de vivre au jour le jour, font comme si la vieillesse ne les concernait pas et rien dans leur entourage ni dans leur environnement ne les incite à changer d’attitude. Ce constat est confirmé par la manière dont ils prennent soin de leur santé.[6]

Quelques caractéristiques de la situation présente

L’absence de lieux pour parler de la vieillesse telle qu’on la vit

Alors qu’aux autres périodes de l’existence on peut faire appel à de nombreux dispositifs pour réfléchir, le faire avec des personnes rencontrant des situations semblables, rien de tel après 60 ans. Des formations préparant à la retraite sont bien organisées par les institutions et les entreprises, mais les questions personnelles, les temps d’expression des participants, y tiennent une place réduite. En dehors de ces sessions il n’en existe pas d’autres et ceci pour deux raisons : une telle pratique n’est pas répandue chez nos aînés qui n’imaginent pas que ce qu’ils décrivent comme leurs problèmes personnels puissent intéresser quiconque, encore moins être abordés en groupe, d’où la rareté de ce type de réunion, et il n’y a pas de financement officiel de telles activités.

Le faible nombre d’interlocuteurs auxquels s’adresser

Pour parler de leur vie, le sens qu’ils lui donnent, ce qu’ils appréhendent et leur tient à cœur, nos concitoyens plus âgés ont comme principal recours, leurs proches, leurs amis, leur médecin traitant. Il n’est pas utile de s’appesantir sur les limites ainsi données à leur réflexion. Les proches et amis ne sont pas obligatoirement des professionnels de l’écoute, ils sont trop impliqués dans ce qu’ils vont entendre pour maintenir longtemps leur neutralité. Quant au médecin, outre qu’il aura tendance à privilégier le registre médical, ni le temps dont il dispose, ni l’image d’autorité qu’il a aux yeux de ses patients, ne sont propices à ce type d’entretien.

Les conférences couramment proposées sont à dominante médicale et sociale

Celles organisées par des associations ou des organismes comme la Société Française de Gériatrie et de Gérontologie, les caisses de retraite, les CCAS, sont majoritairement d’inspiration médicale et sociale. Leur finalité est de faire le point sur les grandes pathologies dont on peut souffrir à un âge avancé, les progrès en matière de traitement, les précautions à prendre, les risques à éviter, d’informer la société civile sur les dispositions législatives et règlementaires prises en sa faveur. Les personnes y viennent pour s’informer, leur rôle se borne à poser quelques questions.

Culturelle et exotique

Quant aux programmes des universités fréquentées par nos aînés on y trouve des cours d’apprentissage de langues étrangères, de découverte de pays lointains, d’ouverture sur d’autres cultures et civilisations, rarement sur les nouvelles perspectives du grand âge. Si l’on résume, d’un côté on se trouve face à des experts qui décrivent un avenir assez sombre et que l’on redoute, de l’autre côté on assiste à des conférences qui portent sur d’autres lieux et d’autres temps, qui éloignent de la réalité présente, font rêver.

Le résultat :

Un contexte peu favorable à l’expression de son vécu, de ses questions et de son ressenti

Ainsi à partir de la soixantaine, la personne n’a pas la possibilité d’échanger librement avec d’autres sur ce qui lui tient à cœur, sa vie, ses engagements, ses choix, ses hésitations, son sentiment d’inutilité, ses craintes face au vieillissement. Dans sa vie de tous les jours, elle ne partage pas facilement avec son entourage ses réflexions dès lors qu’elles concernent des sujets un peu intimes. Ou si elle le fait c’est très brièvement et d’une manière convenue. Dès que les questions qu’elle se pose sont un peu personnelles elle a tendance à ne pas en parler. C’est que face aux autres, plus jeunes souvent, plus occupés, plus distraits par une foule de choses, il faut faire bonne figure, notamment devant ses proches, garder ses pensées pour soi.

Dans le cabinet médical, ou celui de l’assistante sociale, avec l’infirmière libérale, il est attendu d’elle qu’elle dise ce qui ne va pas, en écho à la phrase plus ou moins implicite qui lui est posée : qu’est ce que je peux faire pour vous ? Elle se vit en position d’infériorité et ramenée à ses maux. Elle ne dispose d’aucune circonstance pour s’exprimer et avoir l’impression que ce qu’elle dit n’est pas uniquement perçu comme annonciateur de sa dégradation, illustratif de ses craintes irraisonnées, propre à son statut de personne vieillissante, mais que cela représente pour les autres, en même temps qu’un témoignage sur la vie, une source précieuse d’enseignement. D’aucun lieu où elle puisse rencontrer d’autres personnes plus ou moins de son âge, vivant des situations semblables, se posant les mêmes questions.

Une période de la vie qui tout en demandant beaucoup d’aménagements est abordée sans préparation, dans la solitude et le secret

Dans l’état actuel de notre société les personnes se retrouvent bien seules face aux questions qu’elles se posent, les obstacles qu’elles rencontrent, les choix qu’elles doivent faire. Il existe peu d’éléments, peu de supports pour les aider à garder l’initiative, à réussir les adaptations requises, à faire en sorte qu’elles continuent à trouver un sens à leur vie.

 

Les changements d’attitude à favoriser à la suite de cette analyse

Pour que les sujets âgés se sentent plus partie prenante, participent activement à la réflexion sur les changements à réaliser, acceptent de s’informer sur la réalité et les implications de l’avancée en âge, il est essentiel dans un premier temps : Qu’ils aient la possibilité de s’exprimer librement et en groupe de pairs sur ce qu’ils vivent, les questions qu’ils se posent, les différents aspects de leur situation. Qu’ils puissent préciser leurs souhaits, préparer leur avenir d’une manière plus sereine, en s’inspirant de l’expérience d’autrui et en considérant que leur existence a autant de valeur, mérite tout autant d’être vécue que celle des membres des autres générations.

 

Les sessions de réflexion sur sa trajectoire de vie et son avancée en âge expérimentées au CEGVH de Bretonneau

Objectifs

Avant toute action d’information et de sensibilisation sur la réalité et les risques du Grand Age, un changement d’attitude de nos contemporains par rapport à cette étape de la vie est une priorité. Il est important de susciter chez eux un intérêt plus manifeste pour cette phase de l’existence, encourager une plus grande implication, une attitude plus responsable par rapport à leur futur.

Un dispositif permettant aux personnes qui le souhaitent de s’exprimer et de réfléchir sur la manière dont elles se représentent, préparent et vivent cette phase de leur existence

Elles ont été conçues pour être un lieu de construction identitaire fondée sur une expérience collective d’expression, d’échange et de partage. Rappelons-nous que la vieillesse n’est ni exclusivement médicale ni sociale, elle est avant tout une phase de l’existence humaine qui concerne chacun d’entre nous. Et à ce titre chacun doit disposer de temps et d’un lieu pour y réfléchir. Pour pouvoir parler « librement » de sa vieillesse, des questions qu’elle pose, enrichir son expérience de celle des autres, il faut le faire, non pas seul face à des professionnels compétents, mais avec et devant des pairs. L’expérience montre que dans un tel dispositif, chacun aide l’autre à s’exprimer sans l’évaluer, accompagne son cheminement, lui fait part de l’écho que suscitent chez lui ses paroles. Le rôle des animateurs consiste à veiller à l’écoute et à l’expression de chacun, à proposer une succession de séquences permettant d’approfondir les questions abordées par les participants lors des entretiens.

Un lieu de partage d’expérience qui a pour finalité :

  • De faciliter, d’ouvrir l’accès à la parole,
  • De permettre aux participants d’élaborer peu à peu et collectivement, à partir de la réflexion et de l’expression de chacun, une image plus positive de leur présent et de leurs années futures,
  • De découvrir que la vieillesse n’est ni un concept, ni un diagnostic, ni un avenir plus ou moins sombre, mais avant tout une expérience de vie à la fois propre à chacun et partagée. Ou comme le dira au final d’une telle session la stagiaire déjà citée :

« « Et ce mot (vieillesse) je l’ai apprivoisé, finalement. Je me suis rendue compte que la vieillesse, c’est relatif, il faut vraiment l’apprivoiser, ne pas en avoir peur ».

Première évaluation des sessions réalisées

  • Les participants ont exprimé leur satisfaction d’avoir fait le point sur leur vie présente et future avec des personnes ayant des préoccupations semblables,
  • Ils ont fait preuve d’une plus grande responsabilité et implication dans la manière de concevoir et de préparer les années futures, sujet encore tabou dans nombre de familles,
  • Ils ont exprimé le souhait de continuer à réfléchir sur les implications de l’avancée âge, de s’informer sur les processus du vieillissement, les opportunités et les risques qui en découlent, les précautions à prendre, les caractéristiques du dispositif sanitaire et social en place et ses modalités d’utilisation,

Préalables

En préalable à l’inscription aux sessions qui se sont déroulées au CEGVH de l’hôpital Bretonneau, une information générale sur l’objectif de celles-ci a été apportée aux candidats potentiellement intéressés. Elle a été suivie d’entretiens individuels permettant aux personnes rencontrées, d’aborder les évènements majeurs de leur existence, de parler de leur situation présente et de la manière dont elles envisageaient et préparaient leur avenir et ainsi d’avoir une première idée des questions qu’elles seraient amenées à aborder en groupe lors des sessions. C’est à l’issue de ces entretiens qu’elles ont choisi de s’inscrire (ou non) aux sessions proposées d’une durée de quatre jours programmées en deux séquences de deux jours, avec un intervalle d’un mois environ entre les deux. Bien entendu il n’y avait pas de limite d’âge.

 


[1] G. Arbuz, 33 rue des Alouettes 75019 Paris, tel : 01 42 39 90 30

[2] Colloque Hôpital Bretonneau, la personne âgée et son environnement, 3 mars 2006,

texte paru dans le numéro de juillet 2007 de la revue Gérontologie

 

[3] Comment Les Français sont-ils préparés à vivre la mutation démographique dont ils sont présentement témoins ?

[4] Etre sujet, acteur de sa vie au Grand Age, Centre d’Etudes Gérontologiques Ville-Hôpital, Hôpital Bretonneau 23 rue Joseph de Maistre, 75018 Paris, responsable Claude Lepresle.

[5] Parole d’une autre stagiaire, lors de la phase d’évaluation finale d’une session de formation.

 

[6] Pierre Czernichow « Les personnes âgées sont de loin les consommateurs de soins les plus importants.

Mais la demande qu’elles peuvent exprimer est souvent « maladroite ». Socialement marginalisées, isolées, mal informées, parfois économiquement diminuées, réduites dans leur mobilité ou par leur perception, il leur est plus qu’à d’autres difficile de repérer les différentes possibilités du soin, de les comparer et de les utiliser au mieux de leurs intérêts ». Gérontologie n°106 1998 pp.10 et 47

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