A propos du rôle attendu de l’écoute dans les sessions

Sessions parcours de vie

L’expression comme acte fondateur de soi

Mettre en mot des éléments significatifs, pour soi, de son existence, les énoncer aux autres, et en faire un récit, permet de mieux comprendre ce qu’on a vécu ou vit présentement, les changements auxquels on doit faire face, et de se remettre en question. Le recours à l’expression transforme la pensée, en acte fondateur de soi, comme écrit Paul Ricœur : « porter l’expérience au langage » invite à tenir l’homme parlant, sinon pour l’équivalent de l’homme tout court, du moins pour la condition première de l’être-homme. » (Ricœur 1990, p.120). L’écriture est une autre forme de l’expression ici présentée. « Ecrire, c’est déjà affirmer une existence. C’est s’interroger, se chercher, se perdre et se retrouver… L’écriture, lente domestication qui implique des choix, des tris, transforme une vie…refusant l’imprécis, elle invite à la résolution. C’est un construit . »

(Puijalon 1996 p. 146)

Quelle écoute pour une telle expression ?

Rappeler les potentialités de l’expression, demande de s’interroger sur ses conditions de possibilité et en particulier sur la nature de l’écoute requise. Car l’un ne va pas sans l’autre. Ce que dit, ou cherche à dire, un sujet, dépend de l’écoute qui lui est proposée. De même qu’il n’y a pas d’évènement théâtral sans pectateur, la nature de l’attention portée à celui qui s’exprime, a une incidence sur ce qu’il va déployer et découvrir en prenant la parole.

L’écoute dont il est ici question, se situe hors du registre instrumental habituel, des enseignements dispensés lors des stages dits de communication. Elle ne se confond pas avec celle habituellement désignée par ce terme, dérivé du bas latin ascultare altération du latin classique auscultare1, comme de l’attitude empathique prônée par les psychologues de l’école rogérienne ou de l’écoute psychanalytique. Elle ne considère pas la personne écoutée comme un sujet souffrant ou en difficulté psychologique, mais comme un acteur de sa vie, à même de mobiliser ses ressources et ses capacités d’analyse pour inventer des manières d’être et de penser qui lui sont propres.

La distinction de Joëlle Caullier entre écouter et entendre, dans le domaine de l’art, permet de préciser la disponibilité intérieure impliquée dans l’attitude d’écoute recherchée : « L’écoute réclame du sujet une posture analytique, volontaire, ancrée dans la raison qui lui permet de verbaliser ce qui est entendu et de dominer par la pensée l’objet venu du monde extérieur. L’entendre implique une totale disponibilité de l’être à l’ensemble de ses perceptions et aux transformations qu’elles induisent. » 2

Pour Joëlle Caullier, une écoute authentique est dépourvue de tout arrière pensé. C’est une disponibilité et une présence à ce qui advient. Sa réflexion dépasse le domaine artistique,

Au début de l’année 1818, le docteur René Théophile Laennec invente un nouveau moyen d’écouter le cœur et nomme son instrument stéthoscope (du grec stêthos, poitrine, et de scope du grec skopos, de skokein, examiner, observer). Le 15 août 1819, il publie son livre De l’auscultation médiate, ou Traité des diagnostics des maladies des poumons et du cœur fondé principalement sur ce nouveau moyen d’exploration.

Caullier J. « L’art d’entendre : un chemin vers la connaissance » article à paraître p. 11 et 12

éclaire l’attention à la parole d’autrui dont il est ici question. « Lorsque l’audition s’éloigne de la subjectivité, comme le proposent la phénoménologie aussi bien que les grandes sagesses, elle devient « l’entendre » et c’est dans l’intériorité perçue comme un en-deçà du monde, et vie à l’état pur, que la liberté de l’autre devient possible. Contrairement à l’écoute mondaine dans laquelle la subjectivité s’immisce constamment sous forme de pensées, de sentiments ou d’actions, … l’écoute intérieure, elle, offre à autrui tout l’espace et la liberté dont il a besoin. »

Dans un paragraphe intitulé «Découvrir sa propre richesse dans le regard de l’autre », évoquant le cas d’une vieille dame qui, se voyant physiquement diminuée, n’osait plus recevoir ses petits enfants et en était très attristée, Danielle Quinodoz écrit : « il a été très important pour elle que quelqu’un s’en aperçoive et que dans le regard de cette personne elle puisse voir sa propre richesse et non seulement ses déficiences… » (Quinodoz 2008 p.131 et 132)

L’écoute ainsi définie, adossée aux règles de liberté d’expression et de confidentialité, permet aux participants de s’impliquer dans leur parole, de réfléchir aux évènements de leur trajectoire de vie qui leur ont demandé, engagement et responsabilité. Elle leur offre l’opportunité de se manifester en tant que personnes, mettant en jeu, les trois composantes éthiques de ce terme, tels que définis par Paul Ricœur : l’estime de soi, la sollicitude (ce mouvement de soi vers l’autre) et le langage comme institution. « Le lien entre la triade, locution, interlocution, langage comme institution, est strictement homologue à la triade de l’éthos : estime de soi, sollicitude, institutions justes » (Ricœur p.123) Nous y ajouterons le rôle institutionnalisant du groupe, tel qu’il a été constitué, lieu d’expression, et de transformation en actes de parole, de réflexions non encore formulées, ou confuses, ou restées au stade d’hypothèses.

G. Arbuz janvier 2013 – blog de la gérontologie

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