Vincent Caradec lors des journées d’étude sur le vieillissement individuel

 

Transitions, déprise, épreuve, présenté lors de la journée sur le vieillissement individuel du 20 juin 2016, à l’Université de Lille III.

Dans cette communication, je voudrais exposer tour à tour trois approches à travers lesquelles la sociologie de la vieillesse, dans les années 1990 et 2000, s’est efforcée d’aborder – théoriquement et empiriquement – le vieillissement/ l’avancée en âge au cours de la vieillesse. Ces trois approches, ce sont celles indiquées dans le titre : transitions, déprise, épreuve. Et, pour ce qui me concerne, elles se sont en quelque sorte succédées dans ma trajectoire de recherche.

 

1. Le vieillissement comme succession de transitions

 

La première approche, qui date des années 1990, est partie du constat que le vieillissement est ponctué par des « transitions biographiques » (la retraite, le veuvage, l’entrée en maison de retraite ; d’autres transitions plus silencieuses, mais subjectivement importantes, comme la démotorisation – la fin de la conduite automobile) et elle a en quelque sorte conçu le vieillissement comme la succession de moments de transitions… qu’il s’est agi d’étudier, en les considérant comme des points d’observation privilégiés de l’avancée en âge, à la fois

. parce qu’ils sont des moments de possible redéfinition de l’identité (le concept d’identité – ou plutôt de construction identitaire – venait de faire son entrée, à la fin des années 1980, dans le vocabulaire sociologique francophone)

. parce qu’ils apparaissent comme des opportunités méthodologiques, les gens vivant alors des changements qu’ils étaient ensuite susceptibles de raconter lors d’ESD.

 

Retraite, veuvage, entrée en ME, démotorisation (et, en amont dans le parcours de vie : ménopause et départ des enfants) : on le voit, ces moments de transition sont très divers. Les uns constituent des étapes institutionnalisées du parcours de vie, alors que d’autres renvoient à des transformations dans l’environnement relationnel et domestique. En fait, on peut dire que la notion de « transition » a été, à l’époque, assez peu conceptualisée – c’est un peu plus tard que s’est développée une littérature sociologie sur les « bifurcations » et les « turning points »… ce qui n’empêche pas qu’un certain nombre d’enseignements peuvent être tirés de ces travaux. J’en indiquerai 3.

 

1er enseignement : le décalage qui existe entre les représentations communes – parfois savantes – des transitions et ce qu’expriment les personnes qui les franchissent. On a souvent tendance, en effet, à voir dans ces transitions des moments de « crise » et elles font l’objet de représentations assez sombres… ce qui contraste avec les expériences souvent plus positives et, en tout cas, plus ambivalentes et plus variées, des intéressés.

Par exemple, le discours médical sur la ménopause est beaucoup plus inquiet que ce qu’en disent les femmes dans les enquêtes (Thoer-Fabre, 2005). En ce qui concerne la cessation d’activité, on croit volontiers en une « crise de la retraite » alors que, pour la majorité des gens, ce passage est plutôt bien vécu (Caradec, 2010a).

A l’inverse, d’autres transitions biographiques, n’attirent guère l’attention alors qu’elles peuvent marquer une rupture importante pour ceux qui les vivent : c’est le cas, je l’ai évoqué, de l’arrêt de la conduite automobile (Drulhe, Pervanchon, 2002).

 

2ème enseignement : La diversité dans les manières de vivre ces transitions/ d’y réagir. Par exemple, alors qu’elle est majoritairement bien vécue, la transition de la retraite se déroule plus difficilement pour une minorité de personnes. La diversité des expériences est également très nette dans le cas du veuvage : si certains parviennent, après le décès de leur conjoint, à trouver de nouveaux centres d’intérêt, à s’investir dans des activités nouvelles et à nouer des relations, d’autres, en particulier parmi les plus âgés, se contentent de survivre, plongés dans leurs souvenirs et dans l’attente de la mort (Lalive d’Epinay, 1996 ; Caradec, 2010a). De même, les personnes qui entrent en maison de retraite parviennent plus ou moins bien à (re)trouver un équilibre et à construire un chez-soi au sein de l’institution (Mallon, 2004).

Diversité, donc, dans les manières de réagir, dans ce que ces transitions changent dans la vie des gens. Ce qui ouvre sur une réflexion importante : ces transitions apparaissent bien plus complexes qu’un déclin progressif qui accompagnerait l’avancée en âge : ces moments peuvent constituer des temps de « rebond », ouvrant sur de nouvelles rencontres et de nouveaux projets.

 

3ème enseignement, c’est que pour rendre compte de cette diversité des expériences, il faut s’intéresser à la fois à la trajectoire passée des individus et à leur contexte de vie présent. Pour m’en tenir à la transition de la retraite :

. d’un côté, la manière de vivre la retraite dépend du rapport au travail en fin de carrière et des ressources accumulées pendant la vie professionnelle (revenu, état de santé, capacité d’initiative et d’autonomie, etc.) (Guillemard, 1972).

. d’un autre côté, il faut tenir compte des ressources ou des « supports » que les individus peuvent trouver dans leur contexte de vie présent[1] (Caradec, 2010a). Concernant la CAP, trois types de supports ont été identifiés comme facilitant la transition:

les supports collectifs, tels que les rôles sociaux valorisés à ce stade de l’existence (notamment ceux de bénévole et de grand-parent), qui fournissent des cadres d’identification et des types d’engagement légitimes ;

les supports « identitaires », sous la double espèce d’identités déjà expérimentées et d’identités « potentielles », susceptibles d’être transformées en identités effectivement investies ;

les supports relationnels, c’est-à-dire le soutien apporté par les proches, en particulier le conjoint, qui peuvent accompagner, encourager, voire initier les engagements du nouveau retraité.

. Enfin, il faut prendre en considération le contexte sociétal plus large, la manière dont la société dans laquelle on vit se représente, structure et accompagne ces transitions. Par exemple, la retraite était mieux vécue dans les années 1990 que dans les années 1950 : entre ces deux dates, elle est devenue désirable, à la fois parce que s’est diffusé peu à peu un imaginaire de la retraite comme « nouvelle jeunesse » et du fait de la pénibilité du travail et des difficultés d’emploi en fin de carrière. Et elle est à nouveau en train de se transformer aujourd’hui avec les nouvelles règles de passage à la retraite et la promotion du « vieillissement actif ».

 

  1. La déprise :

 

Aussi intéressante soit-elle, l’étude des moments de transition (et la conception du vieillissement comme succession de moment de transitions) est rapidement apparue insuffisante car elle ne permettait pas de prendre en compte les changements plus diffus, plus silencieux qui adviennent au cours de l’avancée en âge. Et cela a été le grand intérêt du concept de déprise que de chercher à rendre compte de ces changements.

 

Ce concept de « déprise », il a été proposé il y a près de 30 ans, en 1987, par une équipe de sociologues toulousains, réunis autour de Serge Clément, Marcel Drulhe, Monique Membrado, Jean Mantovani, avant que des chercheurs plus jeunes (à l’époque…) ne s’en saisissent et le travaillent à leur tour dans les années 2000.

Et ce concept, il a été élaboré dans une filiation critique par rapport à la théorie dite « du désengagement » qu’avaient proposé, dans les années 1960, deux gérontologues américains, Elaine Cumming et William Henry (Growing Old. The Process of Disengagement, 1961).

… théorie du désengagement qui concevait le vieillissement après la retraite comme une prise de distance réciproque/ une sorte de « séparation à l’amiable » entre les individus âgés et la société :

. d’un côté, la société retirant aux vieilles personnes leurs rôles sociaux, en particulier au moment de la retraite [pour des raisons d’efficacité et pour faire place aux jeunes, qui ont des connaissances plus récentes].

. de l’autre, les PA se tournant de plus en plus vers elles-mêmes et se détachent émotionnellement du monde, [parce que leurs capacités diminuent (il y a baisse de l’« énergie vitale », l’Ego energy) et parce qu’elle sentent la mort approcher et prennent « cs de leur finitude »]

Filiation critique de la déprise par rapport à cette théorie du désengagement :

. parce que, d’une part, elle en reprenait l’intuition centrale (l’idée d’un rapport au monde qui tend à devenir problématique dans la vieillesse)

. mais que, d’autre part, elle refusait la vision d’un désengagement, qui se ferait de manière mécanique, inéluctable et homogène [et elle contestait le regard « en extériorité » de la théorie du désengagement, qui s’intéresse peu au point de vue des vieilles personnes])

 

Comment a été définie la déprise ? Je donnerai ici deux définitions :

  • La 1ère qui est celle de Barthe, Clément et Drulhe qui la présentent comme un processus de « réaménagement de la vie » qui « s’inaugure par une sorte d’amoindrissement de l’impulsion vitale que bien des personnes âgées en parfaite santé physique et mentale expriment de la façon suivante : ‘on ne peut plus suivre’ ou ‘on n’a plus goût de rien’ ».
  • La 2nde que j’ai proposée un peu plus tard et qui la définit comme « le processus de reconversion des activités qui se produit au fur et à mesure que les personnes qui vieillissent sont confrontées à des difficultés croissantes qui trouvent leur origine (j’y reviendrai tout à l’heure) à la fois dans des transformations physiologiques (des problèmes de santé, des limitations fonctionnelles, une fatigue accrue) et dans les transformations de l’environnement humain et matériel(la disparition de ses contemporains ; des proches qui se font surprotecteurs ; un monde extérieur moins accueillant).

 

Cette 2ème définition, elle visait à élargir ce que j’ai appelé les « déclencheurs » de la déprise : non plus seulement « la baisse de l’énergie vitale » (je crois qu’il y a, à l’origine, un fort soubassement physiologique dans le concept de déprise, qui s’explique sans doute en partie par le fait que des médecins de santé publique ont participé à son élaboration), mais aussi des facteurs plus « sociaux » provenant en particulier de l’environnement extérieur et des interactions avec autrui.

 

Au-delà de cette évolution de la définition (et de l’élargissement des déclencheurs de la déprise), il importe de souligner un certain nombre d’aspects sur lesquels insiste la théorie de la déprise. J’en indiquerai 3 :

  • 1/ L’idée que l’avancée en âge est marquée par des reconversions. La déprise, c’est certes l’abandon de certaines activités et de certaines relations, mais ça n’est pas que cela. Les activités et les relations qui sont délaissées, elles sont souvent remplacées par d’autres, qui sont plus accessibles, qui exigent moins d’efforts (comme par exemple, lorsque des personnes racontent qu’elles regardent la messe à la télévision car elles ne peuvent plus se déplacer à l’église). De ce point de vue, la déprise est proche du concept d’« optimisation sélective avec compensation » élaborée par le psychologue Paul Baltes.
  • 2/ L’idée que les personnes cherchent à conserver en priorité les activités qui ont le plus d’importance pour elles (pour en donner un ex. que j’aime bien citer, je me souviens d’une nonagénaire, qui avait perdu l’usage d’un œil et qui voyait mal de l’autre, et qui avait renoncé à regarder la télévision l’après-midi pour pouvoir continuer à regarder les feuilletons de début de soirée et ce qu’elle appelait ses « amis télévisuels » [c’était son plaisir quotidien, chaque jour renouvelé]). L’enjeu, pour les vieilles personnes, est alors de conserver des activités, des liens sociaux qui font sens pour elles, des prises signifiantes sur le monde.
  • 3/ et en conséquence, l’idée que les personnes qui vieillissent ont un rôle actif dans ce processus de reconversion, qu’elles mettent en œuvre des stratégies… même si, lorsque les difficultés augmentent, les reconversions se font sous contraintes croissantes et que les marges de manœuvre tendent à se réduire. Les marges de manœuvre sont donc plus ou moins importante, comme ont cherché à en rendre compte les typologies de la déprise, par exemple celle proposée par Isabelle Mallon, qui distingue déprises « stratégique », « tactique » et « fataliste ».
  • [Pour le dire d’un mot, la déprise, c’est un processus actif à travers lequel les personnes qui vieillissent mettent en œuvre des stratégies de reconversion vers d’autres activités et de conservation, aussi longtemps qu’elles le peuvent, des activités qui ont le plus de sens pour elles].

 

Je crois que, grâce à la déprise, la sociologie française de la vieillesse et du vieillissement a pu proposer une approche assez juste de l’avancée en âge des vieilles personnes [alors même que, comme l’a rappelé le sinologue François Jullien, la pensée occidentale est mal outillée pour penser les transformations lentes et progressives, parce qu’elle a toujours préféré penser en termes de changement d’état plutôt que de processus : c’est pourquoi, nous avons d’emblée tendance à penser le vieillissement comme un basculement vers l’état de « personnes âgée dépendante » plutôt que comme une transformation progressive]

Pour autant, ce concept présente un certain nombre de limites. J’en indiquerai 2 :

  • la 1ère limite, et c’est une grande faiblesse, tient à sa dénomination. Le « dé » privatif de « déprise » fait que le terme risque toujours d’être associé au déclin, d’être rabattu sur le « déclin » – bien malgré lui, à l’encontre de ce qu’il cherche à signifier. D’où de fréquentes interprétations erronées/malheureuses de ce que signifie la déprise, du type « le vieillissement conduit à la déprise » (sous-entendu, au déclin). C’est pourquoi j’ai de plus en plus souvent formulé les choses autrement, en termes de « prises » plutôt que de déprise, en disant que, pour les vieilles personnes, il y a un enjeu majeur, qui est celui de maintenir des prises sur le monde.
  • la 2ème limite est que la déprise se focalise sur l’un des aspects du rapport au monde, sur le mode du « faire » / des activités, et qu’elle néglige de ce fait d’autres aspects, d’autres registres (comme celui du sentiment d’appartenance ou celui de l’identité).

 

Ce sont ces limites qui m’ont conduit, vers la fin des années 2000, à penser le vieillissement à partir du concept d’« épreuve ».

 

  1. Epreuve :

 

J’emprunte ce concept d’épreuve à Danilo Martuccelli qui dit que l’on peut caractériser une société en dégageant les épreuves qu’elle impose aux individus qui la composent, épreuves qu’il définit comme des « défis historiques, socialement produits, inégalement distribués, que les individus sont contraints d’affronter ». Les épreuves ont donc à la fois :

une dimension individuelle (puisqu’elles sont éprouvées par les individus, et éprouvées diversement en fonction de leurs ressources)

. et une dimension sociétale (puisque c’est le contexte social qui leur donne forme)

 

En partant de cette perspective, il m’a semblé que l’on pouvait caractériser l’épreuve du vieillir de la manière suivante, en disant que les sociétés occidentales contemporaines permettent à un nombre croissant d’individus de vieillir jusqu’à un âge de plus en plus avancé et qu’elles les exposent à devoir faire face à un ensemble de difficultés, constitutives donc de ce qu’on peut appeler l’épreuve du vieillir (que j’appelle aussi parfois l’épreuve du grand âge, puisque c’est principalement – mais pas exclusivement – aux âges élevés que ces difficultés surviennent). Difficultés qui trouvent leur origine (je l’ai évoqué tout à l’heure en donnant ma définition de la déprise) à la fois

  • dans des transformations physiologiques : des problèmes de santé, des limitations fonctionnelles ; le fait qu’on se fatigue plus vite ; [une conscience accrue de sa finitude ;]
  • & dans des changements dans l’environnement humain et matériel: la disparition d’une partie de ses contemporains ; des proches qui peuvent se faire surprotecteurs ; & aussi un monde extérieur qui se fait moins accueillant, parce que les vieilles personnes sont confrontées aux manifestations variées de l’âgisme [i.e. les représentations et les attitudes de dépréciation ou d’inattention à l’encontre des plus âgés]

. qui se manifeste, par exemple, par des remarques sur leur âge, sur leur lenteur, sur le coût et la charge qu’elles représentent pour la collectivité ou le « burden » qu’elles font peser sur leurs proches… [ce qui est à la source de ce sentiment « d’être de trop, de gêner » dont parle Françoise Cribier à partir des enquêtes qu’elle a réalisées.]

. qui se traduit aussi par des aménagements urbains peu adaptés [avec, par exemple, l’absence ou l’insuffisance de bancs publics, ou un temps insuffisant laissé aux piétons pour traverser la chaussée]

. ou qui se manifeste encore par l’invisibilisation, l’absence de prise en compte de leur avis, leur réduction à la seule identité de « vieux » [- et on peut citer ici ce que Jean Daniel, le fondateur du Nouvel Observateur confiait il y a quelque temps (il était alors âgé de 90 ans) dans un entretien au journal Le Monde : « L’exclusion [de la vieillesse], c’est le moment où l’on parle devant vous, comme si vous n’étiez pas là, de sujets que vous connaissez mieux que ceux qui en parlent. Comme si, soudain, vous étiez devenu autre et que vous aviez perdu une sorte de légitimité. [On peut se résigner à cette révoltante exclusion et dire qu’on choisit un autre univers pour trouver la sérénité de la retraite ou simplement du retrait. Je refuse cette attitude. Le fait de vivre intensément chaque moment comme s’il devait être le dernier me procure une liberté qui m’enchante] ».

… tout un ensemble de difficultés, donc, qui conduisent à des changements progressifs dans le rapport à soi et au monde. Ces changements, on peut les décliner en quatre registres (et chacun de ces registres se trouve associé à un « enjeu » du vieillir). Quatre registres, donc, de l’ « épreuve du vieillir », que je cite avant de les reprendre un à un :

  • 1/ le registre des activités du quotidien et l’enjeu du maintien de prises sur le monde
  • 2/ le registre de l’identité et l’enjeu de sa valeur sociale
  • 3/ le registre de l’autonomie et l’enjeu de la capacité à décider par soi-même
  • 4/ le registre du rapport au monde et l’enjeu du maintien d’espaces de familiarité avec lui

 

  • 1/ Avec l’avancée en âge, du fait des difficultés que j’ai évoquées, il peut devenir difficile de maintenir des activités antérieures, on assiste à un processus de réaménagement de la vie sous contraintes croissantes, qui passe par une série d’adaptations, de reconversions, d’abandon % ce qu’on faisait auparavant.

… Vous avez reconnu la « déprise », qui devient donc, dans ce cadre analytique, une des dimensions de l’épreuve du vieillir.

L’enjeu, pour les PTA, est alors de conserver des activités, des liens sociaux qui font sens, des prises signifiantes sur le monde.

 

  • 2 / Avec l’avancée en âge, il y a un risque croissant de dépendre d’autrui pour réaliser certaines tâches quotidiennes (faire ses courses, faire son ménage, voire s’habiller ou faire sa toilette)

… et se pose alors la question /l’enjeu du maintien de son autonomie, de sa capacité à décider par soi-même. Comment continuer à décider de sa propre vie, à faire des choix, quand on doit de plus en plus faire appel aux autres ? Ou faut-il, à l’inverse, s’en remettre désormais à autrui, se « laisser porter » par ses enfants, en développant une sorte d’indifférence aux choses.

 

  • 3/Avec l’avancée en âge, au fur et à mesure que l’on doit abandonner des activités importantes pour soi, au fur et à mesure que les regards extérieurs tendent à vous considérer seulement comme un vieux, se pose la question de savoir comment préserver son estime de soi.

L’enjeu est celui du sentiment de sa valeur sociale. Et cela se traduit par une double tension :

. d’une part, une tension entre « devenir vieux » et « être vieux », à propos de laquelle je dirai juste que les personnes qui vieillissent cherchent, le plus longtemps possible, à se définir à distance de la vieillesse, comme n’étant pas encore vieilles.

. d’autre part, une tension entre « être » et « avoir été », qui renvoie à la question de savoir dans quel espace temporel les personnes très âgées peuvent ancrer le sentiment de leur propre valeur [– leur « estime de soi » –] pour pouvoir établir un rapport positif à elles-mêmes. Est-ce dans le présent ou dans le passé ? Peut-elle encore se fonder sur leurs engagements présents – ou doit-elle s’appuyer désormais seulement sur des éléments provenant du passé (d’où la valorisation du passé – et de la société d’autrefois – chez nombre de PA).

 

  • 4/ Avec l’avancée en âge, tend à se développer un sentiment d’étrangeté au monde : l’impression d’avoir de plus en plus de mal à comprendre la société dans laquelle on vit, d’avoir de plus en plus de mal à y adhérer.

[… ce que l’on peut illustrer par ces propos de Claude Levi-Strauss qui déclarait, alors qu’il était âgé de 96 ans : « Nous sommes dans un monde auquel je n’appartiens déjà plus. Celui que j’ai connu, celui que j’ai aimé, avait 1,5 milliards d’habitants. Le monde actuel compte 6 milliards d’humains. Ce n’est plus le mien ». ]

Ce sentiment, il se forge à travers tout un ensemble de mécanismes :

  • la disparition des contemporains qui ont traversé les mêmes époques que soi, avec lesquels il y avait une complicité, une connivence, [ces contemporains qui « vous comprenaient à demi-mot »] ;
  • les transformations de l’environnement : par exemple, les NT par rapport auxquelles beaucoup de personnes très âgées se sentent étrangères [« Internet, c’est quoi ce truc-là ? »] ; mais aussi les changements incessants des filières d’études, qui font qu’on ne peut plus suivre les études de ses arrière-petits-enfants ; ou encore les transformations de l’environnement urbain qui font qu’on se sent devenir étranger à sa ville ou à son quartier.

Ce phénomène d’étrangeté croissante du monde pose la question du maintien d’espaces de familiarité avec lui : certains luttent contre cette étrangeté en cherchant à « rester dans la course », d’autres essaient de contrebalancer ce sentiment d’étrangeté en créant autour de soi un espace de familiarité, de protection et de stabilité – d’où l’importance du chez-soi.

 

            2 remarques pour finir cette présentation de l’épreuve du vieillir :

 

La 1ère pour dire que ce schéma analytique des 4 dimensions de l’épreuve du vieillir, qui a été élaboré à partir d’entretiens avec des personnes âgées d’âge varié, il nous a servi de guide, à Aline Chamahian et à moi, pour analyser des entretiens avec des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer à un stade précoce.

 

La 2nde pour souligner qu’on observe bien sûr une grande diversité dans les manières d’affronter l’épreuve du vieillir… ce qui amène à souligner, pour finir, les inégalités qui marquent le vieillissement : les PTA sont inégalement confrontées aux difficultés que j’ai évoquées et, pour y faire face, elles disposent de ressources plus ou moins nombreuses. Des ressources qui sont de deux grands types (et je reprends là une idée que j’ai évoquée tout à l’heure, lorsque j’ai parlé des manières de vivre les transitions biographiques)

  • Ces ressources, tout d’abord, elles proviennent du passé, elles ont été accumulées au cours de l’existence (que l’on pense aux ressources financières, à la santé plus ou moins préservée par le type de travail effectué, aux capacités d’adaptation plus ou moins élevées en fonction du niveau d’études et des expériences passées).

à Le vieillissement dépend donc de la trajectoire antérieure (et, de ce point de vue, on peut dire qu’on vieillit comme on a vécu).

  • Ces ressources, elles dépendent aussi de l’environnement présent (qui offre des supports plus ou moins favorables, supports relationnels, mais aussi supports plus matériels tels que les transports et les équipements urbains, supports mis en place par les politiques publiques).

à Le vieillissement dépend aussi des ressources de l’environnement de proximité (et, de ce point de vue, on vieillit comme l’environnement dans lequel on vit le permet).

Vincent Caradec, le 20 juin 2016 à l’université de Lille 3

 

[1] Davantage que celle de ressources, la notion de « support » permet d’intégrer les caractéristiques de l’environnement, de l’« écologie sociale » de l’individu (Martuccelli, 2006).

 

A propos du texte de V. Caradec par Georges Arbuz

L’étude du vieillissement comme expérience individuelle est une branche de la gérontologie sociale prometteuse, mais qui cherche encore sa voie. A partir d’un commentaire critique des concepts tour à tour mis en avant par cette discipline, Vincent Caradec explicite en même temps les étapes de son parcours. Il voit aujourd’hui l’avancée en âge comme une succession d’épreuves sollicitant les capacités des individus et modifiant leur représentation d’eux mêmes et de leur place dans le monde. « L’avancée en âge, écrit-il, expose les individus à devoir faire face à un ensemble de difficultés : transformations physiologiques, problèmes de santé, modifications de l’environnement humain et matériel, constitutives de l’épreuve du vieillir et qui conduisent à des changements progressifs dans le rapport à soi et au monde. » Se démarquant d’une vision figée de la vieillesse, fondée sur une connaissance approfondie de la littérature gérontologique, son approche théorique retient l’attention, est une invitation adressée aux chercheurs pour qu’ils élargissent leur champ d’observation, étudient les multiples facettes, évènements et situations, d’une tranche de l’existence encore largement inexplorée.

Les questions suscitées par la lecture de son texte portent, non sur le choix des concepts qu’il privilégie, mais sur l’intérêt, pour décrire d’une façon plus complète l’expérience des sujets engagés dans le dernier tiers du cycle de vie, d’y ajouter d’autres, comme ceux de découverte et d’enseignement. Nos études ont effet montré que si les transitions biographiques, les crises et les ruptures sont des épreuves, si elles provoquent un remaniement de sa perception de soi et de sa relation aux autres, elles permettent aussi d’entrer dans une nouvelle étape de sa vie, la découverte d’aspects de l’existence préalablement ignorés, comme l’a observé Robert Misrahi.

« Un temps vient toujours, pour chacun, où le temps de la vie paraît pour une bonne part comme cela qui a déjà été déployé. Un temps calme vient qui est comme le haut plateau de la vie, la grande étendue solaire et tranquille en deçà de laquelle s’étagent, dépassés, les combats, les échecs, les tristesses… On s’aperçoit, bien plus tard qu’un passage s’est produit….Un être de passions destructrices ou de neutralité vide s’est un jour reconstruit à partir de lui-même et pour ainsi dire transmuté… » Misrahi R. 1987, – Traité du bonheur,  Les actes de la joie, Paris PUF, p.31, 32

Georges Arbuz, le 11 janvier 2017

One Comment

  1. Très intéressant l’oeuvre du professeur Vincent Caradec. J’ai aimé sa façon de traiter le problème de la vieillesse avec une cohérence incontestable. Je suis en Master1 à Lille 3 et je souhaiterais dans le cadre de mes recherches avoir la chance de le rencontrer.

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